SND30: Quels retombées pour l’Extrême-Nord et à quel coût pour l’État ?

Le ministère de l’Économie a dévoilé la liste des cinq premières entreprises retenues pour devenir des « champions nationaux » dans le cadre de la Stratégie nationale de développement 2020-2030 (SND30).

Il s’agit de Qoproicam pour la transformation du soja, Sotrabus, la Société camerounaise de production de riz (SCPR), l’usine CardioPad d’Arthur Zang et Agrocam pour la production d’œufs. Ces structures devraient bénéficier de financements publics, de garanties d’accès au crédit et d’incitations fiscales. Mais derrière l’annonce, une question centrale se pose : qui seront réellement les bénéficiaires de cette opération, notamment dans la région de l’Extrême-Nord, et à quel prix pour les finances publiques ? Pour soutenir ces projets, l’État prévoit de mobiliser près de 3 104 milliards de FCFA en 2026, un recours massif à l’endettement qui alimente déjà les interrogations sur la soutenabilité d’une telle stratégie.
L’Extrême-Nord, maillon clé mais fragile
Plusieurs projets annoncés reposent sur des matières premières issues de l’Extrême-Nord : soja, riz, maïs ou encore produits avicoles. Sur le papier, la région pourrait donc apparaître comme l’une des principales bénéficiaires de la politique d’import-substitution. Pourtant, sur le terrain, les acteurs locaux peinent encore à percevoir les retombées concrètes de ces investissements. Les filières agricoles restent fragilisées par l’insuffisance d’infrastructures, le manque de transformation locale et la concurrence persistante des importations.
Le cas de la SEMRY, principal acteur de la production rizicole dans le Nord du pays, illustre ces difficultés. Malgré des contrats-plans et des investissements publics chiffrés à plusieurs dizaines de milliards de FCFA ces dernières années, la société continue de faire face à des problèmes structurels : endettement, rendements insuffisants, équipements vieillissants et difficultés de commercialisation. Dans ce contexte, l’annonce de nouvelles unités de transformation du riz ou du soja interroge : comment garantir leur viabilité si les structures existantes peinent déjà à s’en sortir ?
Le spectre d’un gouffre financier
Des observateurs rappellent que ce n’est pas la première fois que l’État mise sur la création de « champions nationaux ». Dès 2012, le programme Agropole, lancé dans le cadre du DSCE, avait bénéficié de financements importants issus d’emprunts obligataires. Plusieurs unités agro-industrielles avaient alors été annoncées à travers le pays. Quelques années plus tard, nombre de ces projets se sont révélés inachevés ou peu opérationnels, tandis que les importations alimentaires continuaient d’augmenter.
La question de la cohérence des politiques publiques demeure également posée. Financer la production locale tout en maintenant des importations massives de produits substituables réduit l’impact des investissements et fragilise les entreprises nationales. Pour certains analystes, sans mesures rigoureuses de régulation du marché et sans suivi strict des financements, la nouvelle vague d’investissements pourrait se transformer en gouffre financier pour l’État.
Entre espoir de relance industrielle et crainte d’un nouvel endettement peu productif, la réussite du programme d’import-substitution dépendra de sa capacité à générer des retombées concrètes pour les régions productrices, en particulier l’Extrême-Nord, et à éviter les erreurs des initiatives passées.
A.L

Observateur Septentrion

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