Cameroun : la fièvre du remaniement et le partage du gâteau national

Il ne s’est encore rien passé. Aucun décret n’a été signé. Aucun nom n’a été proclamé. Aucun visage n’a été officiellement consacré ou sacrifié. Et pourtant, le Cameroun est déjà en ébullition. Depuis l’annonce par le Chef de l’État, dans son discours de fin d’année, d’un remaniement ministériel « dans les prochains jours », le pays vit au rythme d’une fébrilité politique intense, presque obsessionnelle.

Vendredi dernier, une simple rumeur a suffi à faire exploser l’audience du journal de 17h à la CRTV. Ce n’était pas un regain soudain d’intérêt pour l’action publique. C’était l’attente d’un décret. Les Camerounais ne guettaient pas une politique publique ; ils espéraient une liste. Comme si, une fois encore, l’avenir collectif devait se lire à travers des noms plutôt qu’à travers des choix.

Le remaniement comme partage du gâteau national

Au Cameroun, le remaniement ministériel est rarement perçu comme un acte de gouvernance. Il est vécu comme un rituel de redistribution. Un moment solennel de partage du gâteau national. Chaque ministère devient une part. Chaque nomination, une réaffectation des ressources, du prestige et de l’influence. Chaque sortie, une perte collective ressentie bien au-delà de l’individu concerné.

Une logique s’impose alors, implacable : si un fils sort, un autre doit entrer. Peu importe le portefeuille. Peu importe la compétence sectorielle. L’essentiel est ailleurs : que la région, le département ou le groupe d’appartenance ne soit pas exclu du banquet républicain.

Cette mécanique est désormais bien huilée. Certains ministères changent de titulaires sans jamais changer de région. À la Fonction publique, au Développement urbain et de l’Habitat, comme dans d’autres secteurs, un enfant de la même région succède à un autre. Le décor administratif évolue, mais la cartographie réelle du pouvoir demeure inchangée. Le gâteau ne se partage pas ; il circule.

Réseaux, argent et espoirs suspendus

Autour de cette attente collective se déploie une autre scène, plus discrète mais omniprésente : celle des consultations officieuses et de l’activation des réseaux. Des noms circulent. Des personnalités se disent « consultées ». D’autres multiplient les démarches, mobilisent des soutiens, investissent politiquement parfois financièrement dans l’espoir d’un retour.

Le remaniement devient alors une épreuve d’endurance. Ceux qui ont investi attendent. Ceux qui ne sont pas appelés se sentent floués. Pendant ce temps, l’action publique se fige, suspendue à l’incertitude et aux calculs.

Quand les frères s’affrontent

La fièvre du remaniement révèle aussi une conflictualité interne rarement assumée. Dans plusieurs régions, les principales menaces qui pèsent sur les ministres en poste ne viennent ni de l’opposition ni du débat public, mais de leurs propres « frères ». Même origine, même terroir, parfois même département.

La bataille n’est ni idéologique ni programmatique. Elle est positionnelle. Il ne s’agit plus de servir la région, mais de l’incarner seul. Le ministre devient un obstacle à écarter. La solidarité territoriale s’effrite, remplacée par une compétition interne féroce.

Les grands oubliés du gâteau

À l’inverse, certains territoires attendent depuis des décennies leur part du gâteau national. Des départements entiers n’ont jamais connu de représentation ministérielle depuis l’avènement du Renouveau. Le Djerem, dans la région de l’Adamaoua, en est une illustration frappante.

Dans ces espaces, l’attente s’est muée en frustration chronique. Chaque annonce de remaniement ravive une promesse jamais tenue. Les populations ne réclament pas des portefeuilles stratégiques ; elles demandent un signe. Une reconnaissance minimale. L’entrée d’un fils au gouvernement devient un symbole d’existence politique.

Lorsque les mêmes régions sont continuellement servies, la fracture territoriale s’approfondit et le discours national sur l’équité se vide progressivement de son sens.

Un remaniement entre contestation post-électorale et recomposition des alliances

Le remaniement attendu ne peut être dissocié du paysage politique que la présidentielle de 2025 a révélé. Ce scrutin a mis en lumière des tensions profondes et des recompositions inédites, notamment dans le Grand-Nord.

Pour la première fois depuis longtemps, le Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC) y a enregistré des résultats historiquement bas dans certains départements, autrefois considérés comme des bastions électoraux solides. Ce recul traduit une désaffection significative d’une partie de l’électorat, notamment jeune, longtemps perçu comme acquis au régime.

Dans ce contexte, le remaniement ministériel que prépare le président ne saurait être un simple ajustement technique. Il est un acte éminemment politique : une manière de relire les rapports de force, de redéfinir ou de reconduire les alliances, et de tenter de stabiliser un système confronté à des attentes nouvelles et à des fractures internes persistantes.

Après la fièvre, la continuité

Lorsque le décret tombera, la fièvre retombera. Les promus seront célébrés. Les exclus se tairont ou prépareront la prochaine bataille. Puis le quotidien reprendra ses droits. Les routes resteront dégradées. Le chômage continuera de frapper. Le coût de la vie poursuivra sa progression.

Le gâteau aura changé de mains. La recette, elle, restera la même.

Le Cameroun n’a pas seulement besoin d’un remaniement ministériel. Il a besoin d’un remaniement de sa logique de gouvernance. Tant que le pouvoir sera perçu comme un gâteau à partager plutôt que comme une responsabilité à exercer, chaque annonce présidentielle provoquera des fièvres politiques… sans jamais soigner le mal profond qui traverse la République.

Djafsia Tara Mamoudou, L’observateur

Observateur Septentrion

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